Les babouins

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«  Lorsque la porte d’entrée s’est ouverte et que les deux hommes sont entrés, ma mère a poussé un cri d’horreur tandis que j’ai eu un mouvement de recul, médusée par ce que j’avais devant les yeux : mon père et son collègue avaient le visage, les avant-bras et les jambes rougis par des coups de soleil et des griffures. On pouvait aussi voir des traces de sang séché sur toutes les parties dénudées de leur corps et leurs habits, et je fixais avec épouvante les traces rouges. Quant à leurs vêtements, ils étaient complètement déchirés et trempés de sueur.

Les arrivants se sont alors affalés dans les fauteuils, ont jeté leurs casques coloniaux sur le sol, se sont gratté le cuir chevelu avec frénésie avant de se ruer sur les boissons servies. Ma mère, sans doute pour dissiper son angoisse et les inciter à s’expliquer sur leur état, leur a demandé s’ils avaient été pris dans une bataille de chiens. Mon père a ricané, ce qui nous a rassurées, en disant qu’il aurait été préférable pour eux de se battre avec des chiens. A bout de force, les deux hommes nous ont pourtant raconté une histoire incroyable que j’ai écoutée avec fascination, et je devais avoir des yeux ronds comme des soucoupes à voir la tête de mes nouvelles camarades tandis que je la leur répète.

Après avoir effectué dans la savane les relevés topographiques demandés par leur patron, les deux compères avaient pris le chemin du retour. Mon père conduisait la jeep, et son collègue, assis sur le siège passager, contemplait le paysage. Ils avaient pris un raccourci, une piste peu fréquentée, afin de savourer la beauté et la quiétude des lieux. Soudain, ils avaient vu arriver, loin devant eux et en plein milieu de la piste, une bande de singes. Les deux hommes ne s’étaient pas inquiétés. Tous deux avaient pratiqué la chasse au Katanga et avaient été confrontés à des animaux bien plus dangereux que des singes. Mon père ne s’en était donc pas soucié et avait poussé sur l’accélérateur afin de rentrer au plus vite.

Les singes, quant à eux, avaient continué d’avancer de front sur le chemin. Arrivés à leur hauteur, mon père avait freiné afin de ne pas percuter les animaux. Cela avait été une erreur. Les singes en colère avaient pris la jeep d’assaut. Les plus téméraires avaient sauté sur le capot ; les autres s’étaient pendus aux portières. Avec leurs gueules grandes ouvertes et leurs énormes dents menaçantes, ils s’étaient mis à mordre et à frapper le véhicule tout en essayant d’attraper les passagers.

Pris de panique, les deux hommes étaient sortis du véhicule et avaient couru vers un arbre proche et essayé de grimper dedans. Les singes, les voyant prendre la fuite, les avaient suivis et s’étaient agrippés à leurs vêtements, leur donnant des coups de griffes au passage. Epouvantés, les vêtements et le corps lacérés, ils étaient arrivés à atteindre les branches les plus hautes et pourvues d’épines.

De rage, les primates étaient revenus vers la jeep, l’avaient secouée dans tous les sens, soulevée, et lui avaient fait faire plusieurs tonneaux. Une fois le véhicule assez retourné à leur goût, ils avaient retenté de monter dans l’arbre mais y avaient renoncé, préférant le secouer vigoureusement afin de faire tomber leurs proies.

Puis, un à un, les singes s’étaient assis au pied du tronc et s’étaient assoupis. En haut de l’arbre, les hommes, assoiffés, avaient dû se battre avec des insectes sous une chaleur de plomb. Ils estimaient quand même avoir eu de la chance, car les arbres étaient peu nombreux dans la brousse.

A la tombée de la nuit, les singes s’en étaient allés, et les deux hommes avaient eu beaucoup de peine à redresser le véhicule qui, fort heureusement, malgré de nombreux dégâts, roulait toujours.

L’histoire terminée, j’ai demandé à mon père quels étaient ces singes qui l’avaient attaqué avec tant de force et de férocité. Il m’a répondu d’une voix basse : des cynocéphales, des babouins à tête de chiens avec un museau bleu ; dans mon esprit, l’image de monstres terrifiants se forma, au museau de loup bleu, aux dents tranchantes, aux yeux jaunes, aux bras noueux et aux grognements terribles et menaçants.

Sûrement pour me rassurer, il a conclu sur le fait que ces singes ne sont habituellement pas si agressifs mais qu’ils avaient manqué de chance. Après tout, ils auraient pu tomber sur des lions plutôt qu’une bande de macaques de mauvais poil et que, au final, après avoir passé des millions d’années à descendre de l’arbre pour devenir des hommes, il était plutôt comique de devoir réapprendre à grimper aux arbres à cause de singes !

A ces mots, ma mère s’est levée, a posé ses mains sur son visage et, secouée de sanglots, s’est dirigée vers la barza. La voyant peinée, je me suis empressée de la suivre. Sur la terrasse, je l’ai vue enlever ses mains de sa figure et rire aux éclats. M’étant aussi retenue de rire, par respect pour mon père et son collègue, et aussi encore un peu impressionnée par le récit, je n’ai pu m’empêcher d’éclater de rire à mon tour, partageant son hilarité dans une communion de nos regards. Nous forçant à reprendre notre sérieux, nous avons réintégré le salon.

C’était le premier moment de complicité que j’avais avec ma mère, et j’ai bien senti qu’il allait me permettre de me rapprocher d’elle. « 

Premier jet d’un texte.

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