« Wagon à bestiaux d’un convoi de la mort »

Le convoi du 23 mai 1944

posted in: Extraits livres | 0

Le 23 mai 1944, nous sommes de nombreux Belges à être conduits à la gare de Schaerbeek où un train, destiné au transport de bestiaux, nous attend. La Croix-Rouge nous remet un petit pain, un morceau de saucisson et un peu d’eau. Ensuite, nous sommes entassés à plus de 60 dans un wagon dépourvu d’installations sanitaires et dont la contenance est prévue pour «8 chevaux 40 hommes».
Avant de cadenasser la porte, un SS nous met en garde :

Sil y en a qui essaient de s’évader, ils seront fusillés et l’on fusillera autant de détenus qu’il y aura de manquants. 

Avant le départ, des wagons de prisonniers venant du fort de Breendonk sont accrochés à notre train. Ce convoi, au grand complet, regroupe 893 détenus, dont 850 Belges.

Le voyage est effroyable. Très vite, la chaleur monte dans le wagon et l’air devient irrespirable. À tour de rôle, nous venons respirer, durant quelques instants, un peu d’air frais près de la lucarne barbelée. À la tombée de la nuit, les esprits s’échauffent. Certains, qui ont réussi à cacher des couteaux à scie, essaient de s’évader en entaillant les parois du compartiment. Ils nous demandent de faire du bruit et de chanter pour couvrir le bruit de leurs outils. D’autres jettent des petits mots avec leurs nom et adresse au travers des vides entre les planches.

Par peur des représailles, nous tentons de les dissuader. Malgré tout, ils persistent et nous mettent tous en danger de mort. Mais comment leur en vouloir ? Face à la mort, chacun réagit comme il le peut et l’espoir aide à tenir. Moi, qui connais le goût de la mort pour l’avoir intimement fréquentée, je prends mon mal en patience, guettant une occasion en économisant mes forces.  Soudain, des coups de feu éclatent : des SS postés sur les toits des wagons ont décelé leur manège. Ils hurlent et tirent, à l’aveugle, à travers les wagons.

Essayez de vous coucher et ne bougez plus !

Je m’empresse de me faire aussi petit que possible au sol, mais j’ignore si la consigne que j’ai criée a été entendue par mes camarades : plusieurs rafales de mitraillette réussissent à pénétrer l’habitacle, blessant et tuant bon nombre de prisonniers. S’ensuivent des cris, des pleurs et des crises d’angoisse. Afin de libérer de la place au sol, nous empilons les cadavres les uns sur les autres. Malgré tout, nous avons eu de la chance : il n’y a pas d’autres représailles.

Le train s’est arrêté afin que des SS puissent s’installer sur les marchepieds des wagons et est reparti aussi vite. Le voyage s’éternise : notre destination semble bien loin. La soif, la faim et le désespoir se font sentir. Certains boivent leur urine tandis que d’autres s’affolent en voyant des détenus tomber d’inanition. J’essaie de dormir pour m’épargner. Peut-être aussi pour échapper à tout ça. C’est le genre d’expérience qui m’a un peu gâché les souvenirs merveilleux que j’ai avec ton grand-père, lorsqu’on l’accompagnait sur les rails et les gares, ou dans les machines.

Au bout de 70 heures, notre périple prend fin. Les camarades qui ont bu leurs urines sont devenus des fous dangereux et les autres survivants sont complètement déshydratés. Notre train s’arrête sur les quais du camp de concentration de Buchenwald : un pénitencier à ciel ouvert situé près de Weimar, dans la province de Thuringe. Je crains le pire : si le ciel est ouvert, l’horizon, lui, paraît bouché et sombre…

Extrait : Le Belge  ( Amazon Ebook / papier ) 

Follow Irene Hansen:

Latest posts from

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *