La machine à laver

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« Impatients de voir les performances de la nouvelle machine, nous nous sommes tous immédiatement mis à l’ouvrage. Pierre a allumé un feu et y a déposé notre ancienne cuve de métal qu’il a remplie d’eau le temps que maman et moi allions dans la salle-de-bain pour trier le linge. Elle a jeté dans une grande manne le linge pouvant supporter l’eau bouillante, et m’a chargé les bras de vêtements de petite taille. J’étais contente de participer à cette lessive : cela m’occupait et me donnait l’impression de me rendre utile.

Ensuite, nous avons rejoint Pierre et déposé le linge en tas sur le sol. Le temps que l’eau chauffe, ma mère a disposé dans le tonneau de bois des cristaux de soude, puis elle a râpé un cube de savon en paillettes. Papa, quant à lui, a installé une nouvelle corde à linge tendue à ma hauteur et est allé chercher un tabouret.

L’attente m’a paru interminable autour du grand chaudron, et je trépignais autour du récipient comme s’il devait en sortir d’un instant à l’autre quelque génie merveilleux. Mes parents ne cessaient pas de me répéter de rester prudemment à distance des parois brûlantes de la cuve, mais j’y revenais sans cesse, comme aimantée. Heureusement, la fumée blanche ne tarda pas à s’échapper du couvercle.

L’eau chauffée, Pierre et ma mère l’ont versée dans la cuve de la machine. Je les regardais faire avec admiration : ça avait l’air tellement lourd ! Le moment fatidique était arrivé et la tension était palpable : chacun se taisait, figé. Papa a branché la fiche dans une prise, et le miracle s’est produit : le moteur s’est mis en route ! Je crois même que j’ai applaudi ! En tout cas, j’étais contente ! Il a entraîné la courroie qui actionnait la poulie, et les pales se sont mises à tourner.

On pouvait entendre le ronronnement du roulement à billes, les remous de l’eau savonneuse et, à certains moments, le frottement des pales contre les parois de la cuve. Pierre a écarquillé les yeux, maman a ri de satisfaction tandis que papa admirait les performances du petit moteur.

Ancienne machine à laver : Wikipédia

   Me ressouvenant de l’avion, je retrouvais un rugissement semblable dans cette nouvelle machine et, quelque part, je croyais un peu qu’elle pouvait s’envoler, mais elle n’en a rien fait, et c’est un peu déçue mais solidaire de la joie collective que j’ai continué d’écouter les grands battoirs mécaniques faire leur travail — le travail dévolu auparavant à ma mère. Et cette nouvelle méthode de brassage du linge semblait concluante, puisqu’elle ne nécessitait pas la présence de quelqu’un, qui pouvait de fait vaquer à d’autres occupations moins éprouvantes.  

Papa et maman partis, Pierre et moi sommes restés près de la machine, lui parce que c’était désormais son office, moi parce que je ne pouvais ni ne voulais me détacher de cet objet tant qu’il serait encore animé de cette vie artificielle et fascinante — ni de Pierre, d’ailleurs, ce grand noir encore plein de mystère et à l’allure bonhomme.

Notre boy chantait, dansait et tournait autour de la lessiveuse en suivant le sens de rotation des pales. Cette joie était communicative et je n’ai pas tardé à l’imiter ; et entre rires et improvisations, je me sentais soudain comme quelque indigène célébrant une puissante idole lors d’un culte primitif.  

L’arrivée de maman, venue superviser l’étape suivante, a interrompu notre curieux manège. »

Brouillon de texte.

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